« La contraception est à la fois une condition d’émancipation et un creuset des inégalités »
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À l'occasion de la Semaine nationale de santé sexuelle 2026, le CNS interroge Cécile Thomé, sociologue et chargée de recherche au CNRS, qui a récemment publié Des corps disponibles : comment la contraception façonne la sexualité hétérosexuelle (La Découverte, 2024). Membre de la commission « Recours à la contraception » du CNS en qualité de personnalité qualifiée, Cécile Thomé revient sur les grandes évolutions des pratiques contraceptives et sur ce qu'elles impliquent pour les politiques publiques de santé sexuelle. Les enjeux sont d'autant plus importants que la troisième feuille de route de la Stratégie nationale de santé sexuelle (2026-2030) est en cours d'élaboration.
Vos travaux montrent que la contraception n’est pas seulement une technique médicale, mais qu’elle s’inscrit dans des normes sociales et sexuelles. En quoi cette approche est-elle importante pour penser la santé sexuelle aujourd’hui ?
Cécile Thomé : La contraception est souvent abordée comme une question de méthode : quelle méthode choisir, avec quelle efficacité, quels effets secondaires, quelles conditions d’accès. Ces dimensions sont évidemment importantes. Mais elles ne suffisent pas à comprendre ce que la contraception fait à la sexualité, ni ce que la sexualité fait à la contraception.
Dans mes travaux, je m’appuie sur la théorie des scripts, c’est-à-dire sur l’idée que la sexualité n’est pas « naturelle », mais qu’elle répond à des scénarios socialement construits qui évoluent dans le temps. On peut dire que la sexualité dévoile des rapports de genre préexistants, notamment des hiérarchies et des relations de pouvoir, mais qu’elle participe aussi à les façonner.
La contraception apparaît donc sous un double jour : elle est une condition d’une possible émancipation pour les femmes, mais elle est aussi un creuset des inégalités qui fondent et modèlent les rapports hétérosexuels. Penser la contraception dans une approche globale de santé sexuelle suppose donc de ne pas la réduire à une prescription ou à un choix individuel abstrait. Il faut prendre en compte les conditions concrètes dans lesquelles les personnes accèdent à une méthode, la supportent, la négocient, l’arrêtent ou en changent.
Cette approche est particulièrement importante aujourd’hui, alors que plusieurs indicateurs de santé sexuelle interrogent les politiques publiques. Les données récentes montrent une recrudescence des infections sexuellement transmissibles, notamment chez les publics jeunes, et les résultats de l’enquête de l’Inserm « Contexte des sexualités en France » de 2023 soulignent des évolutions importantes des pratiques contraceptives et préventives. Le CNS a d’ailleurs rappelé que la troisième feuille de route de la Stratégie nationale de santé sexuelle devra tenir compte de ces évolutions, notamment concernant l’usage des outils de prévention, dont le préservatif.
La contraception est aujourd’hui souvent perçue comme une responsabilité féminine. Vous rappelez pourtant que cette idée est historiquement construite. Comment s’est opérée la féminisation de la contraception ?
Cécile Thomé : Avant la légalisation et la diffusion des méthodes de contraception médicales, les méthodes les plus utilisées étaient le retrait et le préservatif, c’est-à-dire des méthodes considérées comme « masculines ». D’après l’enquête de Pierre Simon de 1970 (« Rapport sur le comportement sexuel des Français », ndr.), le retrait avait déjà été pratiqué par la moitié des personnes interrogées et le préservatif par un quart. La pilule avait été légalisée par la loi Neuwirth en 1967, mais tous les décrets n’étaient pas encore parus au moment de cette enquête : seules 10 % des personnes interrogées avaient testé la pilule.
Cette responsabilité masculine s’inscrivait dans des normes de genre très strictes. Dans les relations sexuelles avant le mariage, la légitimité des connaissances sur la sexualité était largement réservée aux hommes. Pour les jeunes femmes, chercher à s’impliquer elles-mêmes dans la contraception pouvait envoyer un signal négatif pour leur réputation : celui d’un intérêt pour la sexualité. Dans le mariage, le fait de réussir à limiter le nombre d’enfants pouvait être considéré comme une qualité masculine et une marque de respect envers sa femme. Il existait une règle tacite, pas forcément respectée mais connue de toutes et tous, selon laquelle le mari était en charge du nombre d’enfants du foyer.
Les années 1970 voient ensuite une médicalisation et une féminisation de la contraception. On passe d’une norme de compétence masculine, avec le retrait, à une norme de responsabilité féminine, avec la médicalisation et la prise en charge légitime par les femmes. Les effets de la pilule comme moyen de « libérer la sexualité des femmes » ont été très largement soulignés, mais il s’agit aussi d’une reconstruction a posteriori : à l’époque, la pilule était fréquemment promue comme un instrument d’harmonie conjugale.
Il y a bien eu une émancipation de la sexualité féminine avec la diffusion de la contraception médicale. Mais il faut complexifier l’idée d’un épanouissement du plaisir féminin qui aurait été simplement produit par la pilule. Cette émancipation s’est réalisée au prix de la féminisation de la contraception et de la médicalisation du corps des femmes.
La « norme contraceptive française » est-elle aujourd’hui remise en question ?
Cécile Thomé : La norme contraceptive française a été décrite, depuis les années 1990, comme un schéma féminisé et médicalisé en trois temps. Le premier temps est celui du préservatif externe dit « masculin » pour l’entrée dans la sexualité et les débuts de relations. Le deuxième est celui de la pilule quand la relation s’installe dans le temps. Le troisième est celui du dispositif intra-utérin, ou DIU, dit « stérilet », après que le nombre d’enfants souhaité ait été atteint.
La France est longtemps restée l’un des pays les plus consommateurs de pilule contraceptive. Mais ce schéma majoritaire est remis en cause depuis le début des années 2000, avec une division par deux de l’usage de la pilule en quinze ans. Cette baisse s’est accentuée au début des années 2010, avec la « crise des pilules » de 2012-2013 et la dénonciation des effets secondaires des pilules de troisième et quatrième génération, qui ont finalement été déremboursées.
Aujourd’hui, l’usage de la pilule baisse chez les jeunes femmes comme chez les femmes plus âgées, même si elle demeure l’une des méthodes les plus utilisées par les jeunes femmes. Certaines analyses médiatiques ont parlé d’« hormonophobie », je trouve cette interprétation réductrice.
Comment expliquer la baisse de l’usage de la pilule ?
Cécile Thomé : On peut identifier quatre pistes d’explication.
La première est une mise à distance de l’encadrement médical. Le fait de ne plus vouloir d’hormones peut être lié à une perte de confiance vis-à-vis de certaines professionnelles et de certains professionnels de santé, qui découle notamment d’une médicalisation de la santé sexuelle des femmes. Refuser les hormones peut aussi être une manière de réclamer le droit de se passer de médecin.
Cette mise à distance s’inscrit dans la dénonciation des violences gynécologiques et médicales au cours des dernières années. On observe aussi un déplacement vers les sage-femmes, autorisées à prescrire la contraception depuis 2009. Elles ont souvent plus de disponibilités que les gynécologues, sont souvent jugées plus accessibles par les patientes, et leurs consultations sont moins onéreuses.
Le deuxième facteur est le rejet des hormones, qui conduit à une augmentation non négligeable des méthodes de contraception médicales non hormonales, notamment le DIU au cuivre et la stérilisation. Il y a l’idée d’un corps considéré comme « naturel » que certaines femmes voudraient retrouver et se réapproprier. Les hormones de synthèse sont perçues comme dérangeant le corps.
Le troisième facteur est le ras-le-bol du travail contraceptif. La plupart des femmes affichent vis-à-vis de la pilule une forme de lassitude de plus en plus admise lorsqu’elles avancent vers la trentaine. La nécessité d’une bonne observance, avec une prise quotidienne à heure fixe, est problématique pour beaucoup d’entre elles. C’est d’autant plus le cas que, notamment chez les jeunes, les formes relationnelles et les pratiques sexuelles évoluent : or, prendre tous les jours la pilule peut sembler moins évident lorsque l’on ne vit pas avec un partenaire stable avec lequel on a régulièrement des rapports pénétratifs.
Le dernier facteur est le non-partage de la responsabilité contraceptive. La contraception féminine a été tellement naturalisée que cette charge a longtemps été peu questionnée. Or le travail contraceptif effectué par les femmes l’est aussi au profit des hommes, qui peuvent alors se décharger de toute implication contraceptive.
Vous parlez de « travail contraceptif ». Que recouvre cette notion et pourquoi est-elle centrale pour comprendre les inégalités en santé sexuelle ?
Cécile Thomé : Le « travail contraceptif » permet de rendre visible tout ce qui est attendu des femmes dans la gestion de la contraception. Ce travail ne se limite pas à la prise d’une pilule ou à la pose d’un dispositif. Il recouvre une dimension matérielle, mais aussi une charge mentale, des contraintes temporelles, une éventuelle charge financière, un travail cognitif, et un travail sur soi dans la gestion des effets secondaires.
Ce travail est très inégalement réparti. Depuis la médicalisation et la féminisation de la contraception, ce sont principalement les femmes qui doivent s’informer, consulter, choisir une méthode, l’observer correctement, gérer les effets secondaires, envisager un changement de méthode, et souvent assumer la responsabilité en cas d’échec. Même dans le cas du préservatif masculin, la charge de penser au préservatif ou de négocier son utilisation est souvent laissée aux femmes.
Cette notion permet aussi de comprendre que la contraception peut être à la fois émancipatrice et inégalitaire. La maîtrise de la fécondité a permis aux femmes comme aux hommes d’accéder à une sexualité plus satisfaisante, sans pour autant produire une égalité en la matière. Cet accès s’est réalisé au prix d’un travail des femmes : travail contraceptif, éventuellement travail sur le corps pour correspondre à des critères de beauté, travail sur leurs désirs, mais aussi travail d’organisation domestique pour permettre la « spontanéité » sexuelle.
Le non-partage de cette responsabilité est aujourd’hui davantage questionné. Les modalités de contraception masculine existent : le préservatif, le retrait, la vasectomie, les méthodes thermiques. Mais leur place reste limitée. La vasectomie augmente en France, passant d’environ 2 000 à 30 000 actes par an entre 2010 et 2022, tandis que les méthodes thermiques sont très médiatisées au regard de ce qu’elles représentent effectivement.
Dans une perspective de santé publique, le travail contraceptif est un enjeu central. Une contraception qui convient n’est pas seulement une contraception théoriquement efficace. C’est une contraception qu’il est possible de prendre correctement, dans une situation donnée, avec des contraintes données, et dans un contexte relationnel donné.
Dans un contexte marqué par l’augmentation des infections sexuellement transmissibles (IST) et des grossesses non prévues, comment mieux articuler contraception et prévention des IST dans les politiques de santé sexuelle ?
Cécile Thomé : Il faut d’abord lier contraception et prévention des IST. Historiquement, les politiques publiques ont souvent séparé ces enjeux, alors même qu’ils se rencontrent dans les pratiques. Le préservatif est un bon exemple : il est à la fois une méthode contraceptive et le seul outil de prévention qui protège directement des IST dans le cadre d’un rapport sexuel. Pourtant, son usage est souvent court, lié aux débuts de relation, puis abandonné quand la relation devient plus stable.
Mieux articuler contraception et prévention suppose par ailleurs de ne pas raisonner seulement en termes d’information individuelle. Il faut prendre en compte les relations de genre, les conditions de négociation du préservatif, le rapport aux professionnelles et aux professionnels de santé, les contraintes matérielles, l’accès aux consultations et les inégalités sociales. Une politique de santé sexuelle ne peut pas seulement recommander les bons outils ; elle doit permettre aux personnes de s’en saisir effectivement.
Quelles priorités devraient guider les politiques publiques de santé sexuelle face à ces évolutions du rapport à la contraception ?
Cécile Thomé : Avant tout, il me semble qu’il faut élargir l'éventail des possibilités contraceptives. L’important est de pouvoir penser la contraception au niveau des femmes, des hommes et des couples, en tenant compte des situations de vie, des relations, des effets secondaires, des préférences, des contraintes et des trajectoires sexuelles. Cela suppose de ne pas hiérarchiser les méthodes uniquement à partir de leur efficacité théorique, mais aussi de considérer leur efficacité en pratique et leur acceptabilité, pour encourager l’autonomie contraceptive de chacune et chacun.
Une autre priorité est de continuer à produire davantage de connaissances. Les enquêtes quantitatives sur la contraception ont très longtemps été menées uniquement auprès des femmes. Depuis 2010, des données existent sur l’implication des hommes, mais ce champ reste à développer. Il faut également mieux documenter l’usage actuel du préservatif, les méthodes dites « naturelles », les méthodes dites « masculines », les non-recours à la contraception et les inégalités sociales d’accès aux méthodes.
Enfin, concernant les politiques de santé publique, il faut inscrire concrètement ces enjeux dans une approche globale de la santé sexuelle : articuler contraception, prévention des IST, dépistage, accès aux soins, lutte contre les discriminations et prise en compte des publics les plus éloignés du système de santé. L’enjeu est de ne pas figer les politiques publiques dans une norme contraceptive qui correspondrait à une sexualité stable et installée, alors que les pratiques et les trajectoires sexuelles ont profondément évolué.
Une demi-journée d’échanges sera organisée par le CNS autour de son Avis relatif à la contraception, attendu à l’automnee prochain, le mardi 10 novembre 2026 de 14h à 17h. Plus de renseignements ici.
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